Salicornu

Lecture : 3 min.
✺ { +7, +14, +7, +14, -14, +7, +14 }
SALICORNU [salikɔʁny] — adj. Du vieux français salicorne (« plante des marais maritimes friande de sel »).
Qualifie un chasseur-cueilleur de coïts ou une pratique de cruising littoral, cherchant ses proies et son intensité érotique à l’abri de la végétation palustre et saumâtre.
Par extension : se dit d’un éros paresseux et opportuniste qui tisse sa toile dans les marges sauvages, transformant un labyrinth végétal en un théâtre de nudité crapuleuse et sans lendemain.

Octavien, Léonce et moi partons en vacances pour quelques semaines. Août 2003. La canicule passée inaperçue. Il fait certes un peu chaud. Je ne m’en rends pas compte.

Après un passage chez des amis de mes amis, du côté d’Avignon, que je vis avec difficulté. Bien qu’ils soient charmants, leur attitude de couple d’ingénieurs rangés avec déjà une descendance les redessine à mes yeux comme des étrangers. Leur mode de vie, j’essaie de ne pas le juger. Ne le juge d’ailleurs pas. Mais ça me fiche des crampes d’estomac.

Même sensation que lorsque je regarderai The Human Centipede. Sauf que, là, j’ai pu stopper.

Bref, ensuite nous roulons jusqu’à Marseille où nous passons la nuit. Je hais la ville.

La véritable détente ne débute que le lendemain, alors que nous nous arrêtons à Montpellier. Première fois que j’y viens. Nous logeons au Polygone. La déambulation en son centre est un bonheur. La cité est de celles pour lesquelles je possède une prédilection. En tout cas, son centre. Place de la Comédie et les ruelles historiques. Cette drôle de cathédrale.

Je ne sais pas encore que dans moins de vingt ans, je vivrai à une heure de là.

Les parents d’Octavien possèdent une maisonnette de rien du tout, typique, adorable sur le bord du chenal de Port-Leucate. Ancienne habitation et lieu de travail, j’imagine, des ostréiculteurs d’antan. Cela constitue en réalité notre point de chute, puisque nous passons nos journées à la plage.

Plage de Bage. Légèrement discrète, ayant substitué au sable du quartz grossier, des sédiments lagunaires. L’eau est bonne. Ne suis pas fan de ça. Je ne sais pas nager. Demeurer où j’ai pied, avec mon mètre soixante-neuf ne me mène pas loin. Je lis deux ou trois minutes à chaque fois, par politesse. Puis disparais dans la roselière mimant rideau ; au sol par endroit, si le soleil tombe jusque-là, la sansouïre, les salicornes et saladelles me servent de guides vers les espaces reculés et ombragés où prospèrent les emballages et capotes pleines.

Du PQ aussi.

Quand bien même j’aimerais que cela fût propre — ok j’aime le glauque, mais ça c’est juste médiocre — je comprends que ne suis arrivé à destination. D’ailleurs, une faune éparse de mecs pratiquant eux aussi la nudistique crapuleuse rôdent.

Suis l’épeire au centre de ma toile, ce n’est pas moi qui m’y colle. Je ne vide que la substance des proies qui se prennent à ma zone de prédation paresseuse. Les lieux de cruising sont souvent décevants, tant les clients s’y comportent comme au supermarché. Je prends tout de ce qui ose. Sauf, et là je ne vais pas mieux, pour les individus qui ont la malchance de posséder un cerque de perce-oreilles à qui il manquerait l’autre. Suis un gars éminemment raciste pour les membres n’en méritant pas la dénomination. Oh, attention, uniquement s’ils ont en plus la présomption de me l’enfiler. Moi, je peux les retourner et ignorer leur tare appendiculaire.

Pendant que mes amis bronzent, ce qui est le genre d’inactivité qui me pèse si je dépasse les cinq minutes, je joue au labyrinthe de roseaux avec des chasseurs-cueilleurs de coïts. M’aperçois que cette forme de tourisme sexuel fait le bonheur des locaux.

Pourtant la région n’est pas des plus accueillantes. Il est vrai que la misère sexuelle est une quasi-règle de base en province. Et encore, un jour, avec les applis et l’évolution de la bourgeoisie pédée plus préoccupée de faire des dettes, des mariages et des bébés, cela tournera au drame.

L’être et le néant, mais sans être.

Nous quittons la plage. Je réenroule mon paréo. Ces semaines méditerranéennes seront toute de nudité. Seule tenue : mon rectangle de tissu.

Accéder aux 441 vignettes de Processus de fabrication d’une éponge



En savoir plus sur RENAISSANCE ATELIER

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Publié par Barthélémy Lyssanjou

Auteur en cour de finition de son premier ouvrage — Blog balbutiant

Laisser un commentaire

En savoir plus sur RENAISSANCE ATELIER

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture