Aquiline experience

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✠ {+14, +7, +21, +21, +14, +7, +14}
Aquiline experience [a.ki.lin ɛks.pe.ʁjɑ̃s] — n. f. De l’angl. aquiline (« aquilin ») et experience (« expérience »). Expérience sensorielle et émotionnelle immédiate où le nez aquilin, par sa saillance et son caractère distinctif, suscite une fascination intense, entre désir esthétique et attirance charnelle. Par extension : processus par lequel une particularité physique, vécue ou remémorée, devient le support d’une attention soutenue où désir, mémoire et perception se répondent, chargeant chaque détail d’une dimension à la fois érotique et poétique.

Mardi. J’en suis persuadé. Un jeudi, tout au plus.

Mon haut du corps me martèle que la solution est là. En même temps, la solution de quoi est-ce donc ? Où serait le problème ?

J’ai grand-peine à m’expliquer l’importance de situer.

Peut-être que toute forme de gain en précision du souvenir constitue une occasion de faire l’amour à Anthony ? L’aimer à coup de réminiscences, de lui et de moi. Je n’ai aucune idée.

Mardi. Rue Houchard. L’heure approche les 23 h. Les dépasse très certainement. Il referme la porte derrière moi. Ou sa mère. Tout entier, je bats la chamade. Impossible de discerner mon palpitant du reste de ce moi qui se dirige, mélancolique, vers l’église des Phalempins. Droite et silencieuse. Devant. Avec son clocher.

Au bout de la rue que je n’emprunterai pas au-delà du prochain carrefour. Parce que je ne dévie pas du trottoir aux nombres pairs. Je traverserai au moment de bifurquer. Ne me hâte pas. Passer ce caniveau ne me serait presque pas supportable.

Je l’aime. Anthony.

Sa mère, une femme intimidante, chaleureuse et amère. Au nez identique au sien. Celui de mon ami. Elle crie beaucoup. Lorsqu’on passe devant sa maison, on entend sa voix. Autoritaire, ou pas. Commode et incommode.

Ce soir, c’est elle qui m’a invité à venir voir Canal+. Le Professionnel. Chi mai. Ennio Morricone.

En faut-il plus pour tomber amoureux, quand on a 12 ans ?

J’ai chu. Avant ce soir ? En tout cas, ce soir !

Lui et moi nous voyons depuis quelques mois. Grâce à ma décision, en ce début d’année, de participer au club théâtre du collège. Il avait pris la même. Nous ne nous connaissions alors pas. Nous habitons à proximité l’un de l’autre. Cela forme la raison suffisante de toute immixtion de sentiments passionnés entre deux jeunes hommes. Ou, ok, seulement de l’un des deux pour l’autre.

Ce soir, en longeant les façades éteintes, convaincu de découvrir seulement là, à cet instant et à nul autre, ma propre respiration. Pour la première fois. Je vibre d’un bonheur que je peux, sans exagération, vivre pleinement comme immédiat et précipité.

Une hypothèse en laquelle je me refuse à ne pas croire.

Il fait frais. Je fais durer le chemin du retour. Ne me hâte pas. Le trottoir de droite me paraît capable de préserver sur ma peau les odeurs de son foyer. Le coloris des fauteuils. La totalité de la séance de cinéma. Le film est mémorable. Je n’ai aucun besoin d’être cinéphile. Ça sentait bon.

Anthony a cent quatre-vingt-onze jours de plus que moi. Six mois et neuf jours. Assez pour être élève de quatrième, quand je suis en cinquième. La séparation me déplaît. Je n’ai jamais assez de lui. Il est grand, brun ; ses cheveux trop fins s’affichent désespérément plats, la coupe en est sage. Quasi ringarde.

Son nez. Son nez aquilin. Que de caractère.

Il possède un faux air de naturel avenant. Le sourire accroché sur le sein. À moitié circonvenant, l’autre part pathétique. Asthmatique. Pas des plus déluré.

Une façade blanche. Chambre en haut.

Il fait frais. Je fais durer le retour. Le trottoir de droite me paraît capable de préserver — sur ma peau — les odeurs du foyer. Le sien. Le coloris des fauteuils. La séance de cinéma. Le film est mémorable. N’a nul besoin de me supposer cinéphile. Ça sentait bon.

Tout ce que je désire : ces bras.


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