Phalloapodémie

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Phalloapodémie [fa.lɔ.a.pɔ.de.mi] — n. f. Du gr. φαλλός (phallós, « phallus ») et ἀποδημία (apodēmía, « exil »). Errance urbaine où la quête du phallus se mue en exil, entre désillusion et affirmation d’une liberté charnelle absolue.

Descendre (ou monter) à la capitale : exercice pour ainsi dire nécessaire. Aux péquins et autres pingouins qui n’ont pas trop découvert le monde. Me sentir chez moi tout autant qu’étranger à moi-même. Paris me métampsye.

Je deviens.

Échappe à la doxa de l’être.

Partager cela avec Anthony donne à ce 2 juillet une dimension tendre et décadente. Initiatique. Un brin nostalgique — sortie de l’illusion. Mon ami de longue date nous transporte. Mes cartons et moi. J’ai dû ne pas embarquer mon chat dans l’aventure.

De Lille jusqu’Issy. Centaines de mètres. Corentin Celton. À la quasi porte de Versailles.

Ma chambre. Bleue. Face à un immeuble de bureaux.

J’entre dans l’impasse.

Ferai honneur à ma nature sanguine. Je suis une femelle. Il est clair que mon cul tiendra son rôle de jeune première. Le seul qui vaille. Destination Marais. Le grand art et l’histoire peuvent bien m’attendre un peu. En réalité pas tant que ça. J’ai hâte. Boutures de sexualités en tous genres greffées à ma figure. J’ai la main verte. Or le quartier me décevra assez vite.

Idéaliser les pédés est mon erreur. Je ne la corrigerai jamais vraiment.

Leur infaculté à s’émanciper dément tout ce que j’ai, à partir de mon insigne cas, déduit des hommes en général — des invertis en particulier. L’émancipation ne concentre pas grand-chose vers quoi ils osent tendre. Même en mode asymptote. Cela me peine. Je cherche des bordels sans nom et encore moins de dignité. J’aspire à une philosophie de la baise.

Et me cogne au grégaire.

Les gays ont-ils une âme ? Où se tapit donc l’underground créateur ?

Gide, Genet, Pasolini et Sade manquent à l’appel. Sénac. Ou Cocteau.

Bus de nuit, stations de métro closes. On marche beaucoup à Paris.

J’appartiens à cette race de femmes toujours déjà libres. Je n’ai plus guère de peau. Dépasse mon corps par le truchement des sexes et orifices de mes partenaires. Suis primaire. M’en fous. Veux ça. C’est exprès.

Anthony m’a recommandé le sauna de la rue des Bons Enfants. Mon ami a beau avoir une tête d’affiche du « Syndicat National des Entreprises Gaies », il me donne le sentiment de n’avoir pas de queue. Peut-être : justement de ce fait.

He’s a perfectly straight gay guy.

Mais c’est lui que j’aime. Je l’écoute. Le suis.

Je me rends à l’adresse. L’odonyme — je viens d’apprendre le mot et l’adopte — dit plus qu’il ne devrait de mon Anthony. Me préviens. Ce lieu n’est pas pour moi. On y hume par trop, et déjà à l’entrée de la rue, le produit d’entretien aux senteurs d’agrumes.

Je me dévêts. M’enroule le bassin dans la petite serviette bleue pas si douce que l’on nous tend à l’entrée. Franchement. Pourquoi un rectangle de tissu plutôt que le masculin direct ?

Je me familiarise. Part en chasse sur fond de clips. Madonna, Beautiful Stranger ; Enrique Iglesias. Et le film Anaconda. Comment me laisser alors toucher ?

Matelas de skaï humide.

Les lépreux se planquent au tréfonds d’un labyrinthe ridicule. Je m’y glisse. Et soigne mon karma. Je crains le vieillissement à cause de l’ostracisme. J’ai vingt-sept ans. Je baiserai avec ceux dont personne ne veut. Je n’en supporte guère la tristesse.

Ne mens pas. Sauf que je commets quelques écarts. Je l’admets.

Je réalise que le monde parisien des gays ressemble fort à un Leni Riefenstahl dégriffé.

Mon trouble obsessionnel compulsif, c’est le désir de phallus — sans distinction hormis de taille. Je suis une pauvresse. Je le sais parfaitement. Cela me sied.

Mais, pour lors, en ce jour de 1999, j’ignore qu’il est le dernier que je passe en compagnie d’Anthony. Quand je pénètre dans l’antre de la sexualité propre et repropre, lui est déjà sur le retour. Et je suis enfin de Paris.


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