Crépidéen

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CRÉPIDÉEN, CRÉPIDÉENNE [kʁe.pi.de.ɛ̃, kʁe.pi.de.ɛn] — n. m. et f. Du latin crepido (« rebord, bordure »). Personne qui habite les trottoirs, les marges urbaines, où se cristallisent l’abandon, la survie par la chair et l’invisibilité sociale, transformant la bordure en un territoire de résistance et de tension entre jouissance solitaire et violence structurelle. Par extension : personne dont la vie se situe dans une zone de relégation symbolique ou sociale, où chaque geste, chaque présence, oscille entre l’affirmation d’une liberté charnelle et la soumission à une exclusion fondatrice.

1994. Mi-novembre, sûr. Un soir de week-end. Pas vraiment tard. Rue Jean Zay, à Lille. La nuit est nuit, la ville vit sa life. J’atterris devant chez moi comme un colis indésirable. Corps jeté à la volée, pneus presque crissants. J’ai 22 ans. C’est la dernière fois que je les vois. Ou à peu près. Dans vingt-cinq ans, bon… La maltraitance s’achève sur un silence. Un effacement. Un geste d’ébouage.

La soirée s’est passée chez ma grand-mère. Mon amie et moi y avons été conviés. Y sommes allés. Les-parents se sont concertés. Sans doute la veille. Ou même encore avant. Admirable, ce talent qu’ils possèdent. Et là, rien. Pas un mot. Pas un regard. Juste le trottoir.

Leur jouissance : l’acte de toute-puissance.

Me balancer là. Pas pour me faire tapiner — ça aurait eu du panache. Pas leur style, ça. Non. Juste marquer leur territoire. L’emprise sur le fils ( c’est moi ).

Déclaré mort.

C’est leur ultime violence. Parentalité dans sa splendeur ou comment expulser la culpabilité en même temps que le corps de son enfant. Je suis sérieux. J’aurai 17 ans à vie. Ça ne variera pas. Sur mon pré carré de bitume, je deviens celui qui s’en sort. À moitié vivant. Ça va mieux.

Des mois durant, je rêverai de ma génétique me traquant. Le couteau à la main. Il me faudra fuir. Ce soir, je me sens con. Le macadam aussi. Mon amie aussi.

J’ai survécu. Ne suis pas un héros.

Quand j’ai besoin d’apaisement, je pense aux opportunités de me faire du mal. Là, immédiatement sur ce fragment de chaussée d’une rue lilloise sans circulation, mais demain, et après-demain et tous les jours qui suivront. Être un homme démoli, c’est se voir condamné au négationnisme imbécile des gens. Un individu testiculé ne peut souffrir.

Et puis, c’est les-parents. On n’en a pas d’autres.

Fort heureusement ! Une paire m’a suffi.

Je m’éloigne des femmes à cause de ça. La mièvrerie du bienveillant, le conforme déguisé en petit cœur tout rose. La dégoulinure pro-famille. Eurk. J’évite de lier ça au vagin. Je le goûte par trop, mais les femmes… ok, pas toutes… une tendance…

Je fais ma pute !

Eh, je ne demande à personne d’être d’accord. Ce qui m’intéresse, c’est la chair. Les grandes positions, je crache dessus. Je crache. Les destitue.

Le contingent, ça, c’est grandiose.

Je n’ai pas les codes. Ou mal implantés. Ne pas maîtriser ma tenue en société, je déteste. Et mentir n’est pas mon style. Tout ça ne me dispose, las, guère au simple. Le monde tourne à la question. Les discours, je connais. L’ineptie. Un exercice du genre me ferait mal au cul. L’arriération du présent me perturbe : chacun son collectif, comme « veaux, vaches, cochons, couvée ». La viande est ma boussole. Le corps désirant, souffrant, jouissant. Mort.

L’humain totally dead est toujours plus vivant. Je vis en tension. L’au-delà du moi m’importe.

Quelques jours après, je trouve ma chance dans le service militaire. Que je refuse. Objectant par conscience de je ne sais encore trop quoi.

Au Musée d’Art moderne de Villeneuve d’Ascq, j’œuvre. Je me débrouille. J’inaugure la tactique du pas de côté. Je m’y éprends de Stéphane. Un artiste de mon âge. Grand. Maigrichon. Blond aux cheveux ras. Allure dégingandée. Fumeur de Kretek. L’insouciance comme idéal. Beau. Bohème. Cône de chantier en guise de lampe, matelas en guise de chambre. Il est hélas dans les clous. Nous ne couchons pas. Je rêve de cercles littéraires. Jean Dubuffet n’est pas de mon style. Pas à mon goût. Le musée lui consacre une exposition. Le peintre devient prolixe à mon oreille. Matière. Art. Démo(cratie). Les muséolâtres me font pouffer. J’adore les musées. Chambres frigorifiques.

Mais Dubuffet est le premier à me parler d’urophilie.

C’est le temps de l’électro. Des Gudang Garam. Mon premier vrai fuck aux bourgeoises emperlousées. Que je ne déteste pourtant guère.


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