Je la laisse tomber. Je n’en démords pas. Elle meurt. Je l’abandonne.
Samba est ma petite impératrice. Mes chattes sont souveraines. C’est ainsi. Rien ne nécessite d’y réfléchir. Cela s’impose. Les félines possèdent une dignité que je ne connais nulle part ailleurs. Elle est noire. Et blanche. Elle élit souvent place sur mon torse pour dormir. Elle meurt.
Méconnaissable. Elle va mal.
Je l’ai croquée. De mes craies, immortalisée. Une forme douce sur fond bleu.
Elle me suit partout. Je la laisse tomber. Ne m’en remettrai jamais.
Elle dort en rond. Morte en 2010. Un juillet aride. Paris ne simplifie rien. Mon état non plus.
Elle a été celle qui m’a rejoint. De Lille où j’avais dû me résigner à la laisser, à Paris. Issy. Année 2001. Emménagement boulevard Voltaire. Premier étage. Parquet brut. Elle m’a manqué. Elle a été celle qui m’a suivi dans mon exil volontaire en un coude du Rhin. Du côté de la Hesse.
Elle meurt. Mon sein est orphelin. J’ai perdu pied. Ne l’ai pas assez dorlotée les derniers temps. Elle a quatorze ans et elle doit mourir.
Je fuis. J’ose fuir. Je m’arrache. Je ne supporte pas. Je ne devrais pas. Fuir.
Quand son poids écrase ma gorge, je place mes mains en symétrie sur la courbe de son dos. Elle forme une boule qui ronronne. Je me feel. Bien. Nous nous comprenons.
Je repense à ce clochard qui entre un soir dans la friterie où je travaille. 1995. Rue de Douai. Lille. Je suis malheureux. Ma vie n’est pas la mienne. Je pue. La friture. Je fais des crises d’asthme. La boutique est froide. Le quartier pas si sûr.
L’homme pénètre, avec son grand chien blanc, jusqu’à la dernière table. S’assoit. Je le sers. Il se montre sociable. Pas très sale pour un de la rue. Pas très propre. Il lance :
— Vous, vous êtes félin !
Avant de converser avec moi, à coup de Platon ou d’Aristote. Je me retrouve.
Quinze ans viennent de passer. Samba est morte.
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