Apogymnée

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✠ {−14, −21, +14, +7, −7, +14, +7}
APOGYMNÉE [a.pɔ.ʒim.ne] — n. f. Du grec ἀπό (apó, « retrait, séparation ») et de γυμνός (« nu »). Nudité consécutive à un acte de contrainte par l’intimidation ou par la force. Par extension : vulnérabilité dans laquelle la souveraineté corporelle d’un sujet est suspendue, une autorité extérieure décidant des conditions d’exposition de son corps.

Vacances de Pâques 1982. Camping de Ramatuelle. Pinède. Relief. Soleil. J’ai dix ans. Les sanitaires sont éloignés des tentes. Le terrain couvre la colline. Pour s’y rendre, il faut grimper.

Le-père s’énerve de ma « pudibonderie » (sic, sic, sic). Il est obnubilé par mes refus répétés de me mettre à poil. La tare, selon lui, serait issue des trois semaines passées chez ma grand-mère, voici un an déjà. Elle m’aurait « monté le bourrichon » (re-sic). Ok.

Il est ma foi vrai que ma grand-mère m’a laissé prendre mes bains seul. Sans entrer dans l’espace de la toilette pendant que je m’y livrais. J’étais bien assez grand pour me laver sans surveillance.

Quoi qu’il en soit, ce matin, à la sortie de la douche, je m’enroule la taille d’une serviette. Le camping, même si ce ne sont que les vacances de printemps, est déjà bien plein. Je suis aussitôt semoncé. Raillé. Vilipendé. Le rectangle d’éponge est arraché.

Il va falloir marcher jusqu’aux tentes. J’ai mal. J’ai honte. Je veux mourir. Le soleil accorde trop d’importance à ce corps violenté que je transporte le long des allées en faisant mine qu’il n’existe pas.

Je m’annihile en pensée. Fais semblant. Me concentre pour faire disparaître les gens. Ne verse pas une larme. Éprouve une rage qui ne finira qu’avec moi. Jamais, sinon.

Mon corps, je n’en dispose pas. La-mère s’en amuse. Le-père se dandine fier comme un dindon. Ils s’exhibent par procuration. Usage du rejeton. Pas fait pour cela. Comment dire ?

Encore une fois, me voici en un centre où je ne veux apparaître. Cerné par une famille. Des gens qui ne se doutent de que dalle. Ont autre chose à faire que de se douter. Et des instituteurs, c’est propre. Ça chie que dans la colle. Sinon pas. Même que c’est de gauche.

L’enfant, lui, se forme à partir de ce milieu dont il lui est interdit de partir.

Le hiatus ici, c’est l’anodin. Rien ne m’autorise à rien. Tout est contenu dans la simultanéité du presque rien et du tout à fait ça. Je n’ai été ni abusé ni attouché ni violé, mais à la fois… ben si.

Une mécanique se déclenche qui me conduira à créer, tout au long de ma life, des formes de corps à partir du mien en tension vers l’abject. Une esthésie du dévoiement. Inaptitude à circuler. Dans la lumière comme dans l’ombre. Une vocation à résister.

Petit garçon, je n’avais de pudeur qu’à la maison. Ne suis toujours pas ce que l’on peut qualifier de timide sans sapes. Ni surtout pas le moins du monde recroquevillé sur je ne sais quelles valeurs morales. N’en ai d’ailleurs pas. Je veux dire : aucune qui ne soit définitive.

Je. Anomalie. Infamie politique, voire.

Suis sujet. Il me faut faire un truc de ça. Point barre.

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