Mireor

Lecture : 2 min.
⧍ {+14, −14, +7, +14, −7, +14, −7}
MIREOR [mi.ʁe.ɔʁ] — n. m. Du vieux français mireor (« miroir »). Instrument d’inscription dans la chair d’une image dont la singularité technique intensifie la présence des corps, des gestes et des formes. Par extension : ancrage mémoriel d’un événement dans la conscience à travers un appareillage précaire, faisant du visible une expérience à la fois fragmentaire, marquante et formatrice.

Pas de télé. Pas de télé. Pas de télé.

La privation marquera de son sceau tout le reste de ma présence parmi les autres. Même quand ce ne sera plus que cicatriciel. La parenthèse du poste portable à boîtier blanc, poignée intégrée, image instable, demeure mémorable. En soi, d’abord. Pour sa fin, ensuite.

Le téléviseur de la chambre est très vite à nouveau le centre d’un événement. Trois jours après le Panthéon. 24 Heures de cinéma. Antenne 2.

13 h 35, Zazie dans le métro de Louis Malle : la non couleur fait dys-paraître le film. Le dé-surréalise. Tant pis. Sur le moment, j’ignore ça. Suis heureux de voir. Lirai le livre juste après.

15 h 25, La Chartreuse de Parme.

Un éblouissement. Émoi érotique. Maria Casarès. Gérard Philipe.

Me contaminent. Colonisent les cellules de mes zones dédiées. Se répliquent. Engendrent toujours plus de matière humaine. Beautés intenses. Présences. Jeu. Tonalités vocales. Apesanteur.

Ce peu d’accès me pose quelques étais. Afin que j’embrasse styles et genres cinématographiques. Un goût pour les œuvres. Je fais sécher tout prélèvement de cette nature entre les pages d’un livre imaginaire.

Collecte. Classe. Étudie.

Deux ans passeront avant que je ne voie Le Juge et l’Assassin. Je le consignerai aussi. Comme si je l’avais mémorisé au même moment. La temporalité, parfois il faut s’en ficher. Le crime, le viol, la justice. L’errance. L’impact est esthétique. Intellectuel. Charnel. Intime. Bouleversement. Goût de l’antan.

J’aime tout mot exprimant ça : autrefois, jadis, oncque, il fut…

L’intelligence du monde tient au heurt.

Las, le petit téléviseur ne survivra longtemps que dans ma mémoire. Voué à un sort tragique, dès lors qu’adopté par ce foyer. N’avait aucune chance. Et moi, je n’ai pas prévu le cas.

Durant son séjour chez nous, je ne résiste jamais, si je le sais allumé, à me faufiler dans le couloir pour en profiter par la porte ouverte de la chambre des-parents. Je dois veiller à ce que les lames de bois du parquet ne réagissent à rien. J’ai besoin de leur complicité.

Je me souviens de westerns. Je n’aime pas le genre. M’en moque.

Ma méthode d’approche, mon choix de station mi-confortable mi-prêt à bondir, ma culture générale n’ont guère le temps de se perfectionner. Une après-midi comme une autre, alors que je vaque à ce à quoi je vaque, un vacarme accompagné d’éclats de voix, me fait sortir sur le palier de l’étage, juste à temps pour apercevoir l’appareil en pleine trajectoire parabolique, depuis sa cheminée jusqu’au milieu de la salle de bain. Quelques mètres. Un fracas. Stupéfaction. Même si j’en prends l’habitude. L’objet vient de rendre l’âme.

S’en débarrasser de façon civilisée aurait été trop coûteux, il faut croire.

Re-pas de télé.


En savoir plus sur RENAISSANCE ATELIER

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur RENAISSANCE ATELIER

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture