Vacances de Pâques 1983. Plus que quelques semaines de CM2. À Ramatuelle, sous la toile de tente. Au fond de mon duvet, je baisse mon slip. Attrape entre deux doigts, sur mes testicules, un poil.
Le poil.
Je passe la soirée à jouer avec cet accessoire kératinique. Sa solitude lui confère une aura souveraine et drôle. Je ne m’en constitue aucun sujet de réflexion. Il m’obsède. Ordre tactile. Pas envie de l’arracher. Juste toucher. Suivre la frisure. Estimer l’épaisseur. Il fait noir.
Je triture.
Premier signe extérieur de puberté. Je lis. Triture.
Les Chouans. Honoré de Balzac. J’ai décidé de lire ça. La conjonction est fascinante. Mes deux passions muent. Corps et textes. Passage. Je refuse ma condition d’enfant. Avec force. La période la plus longue de ma sotte de vie commence.
Marie de Verneuil devient mon premier véritable amour charnel livresque. Une gravure me la décrit impérieuse. À la mode de cette époque trouble. Obscure. Sans doute l’une des plus sombres. Je suis de ceux qui ululent dans les bois de cet Ouest contre-révolutionnaire.
Ouais.
Je ne suis pas républicain. Pas non plus du côté des émigrés.
Après Louis XVI, Marie-Antoinette et leur fils mort au Temple, plus aucun Bourbon ne trouvera grâce à mes yeux. Ne suis pas du genre à refaire l’histoire. Mais l’amour.
J’adore les gravures dans les romans.
Je triture.
Par la suite, j’aurai toutes les difficultés du monde à me souvenir du prénom de Mademoiselle de Verneuil. Car je la pense systématiquement Henriette. Dans les mois et années à venir, très vite, je me prendrai de folie pour ce nom de baptême de femme. Henriette de Mortsauf. La duchesse de Nevers de La Reine Margot. Les Henriette de l’histoire. De France et d’Angleterre. L’exilée du Louvre. Constellation. Cristallisation.
Les écrivains me font aimer les femmes.
Les écrivains me font aimer les hommes.
Les écrivains me font aimer la chair.
J’ai un poil. Il fait frais. Le printemps dans le Sud est clément. Les nuits nécessitent encore le duvet. Je tiens ma lampe de poche, priant les piles de ne pas me lâcher. Je n’ai pas d’heure pour cesser de lire.
Là, tout ça, c’est une histoire de ouf. Et moi, je vieillis enfin.
J’ai des verrues plantaires. Après les vacances, je dois me faire opérer. Ça cicatrisera mal. Le chirurgien a dit que l’on me prélèverait peut-être de la peau de la cuisse pour la greffer sous le pied. Un truc du genre. Suis traumatisé.
Un poil a poussé. Je l’aime. Je dévore mon premier vrai roman. Je lis comme un adulte, donc je le suis. Et puis j’ai ce poil. Et la passion. Suis enfin vraiment passionné de.
Quand je rentrerai de vacances, le rendez-vous à la clinique sera annulé. Mes verrues auront bleui puis verdi. Seront tombées.
Accéder aux 441 vignettes de Processus de fabrication d’une éponge
En savoir plus sur RENAISSANCE ATELIER
Subscribe to get the latest posts sent to your email.