Coupe du Monde de football 1986. Mexique. Mais ce soir, bien entendu, je suis à Tourcoing. Au collège. Dans la cantine, débarrassée de ses tables, garnies de rangées de chaises chacune portant une bonne âme. Bonne, parce que c’est soir de match.
Je suis le chevalier de Vaudrey. Je me suis battu pour obtenir ce rôle. Être aristocrate pour rire, c’est déjà pas mal. D’ailleurs, il y a trop d’humour dans tout ça. Le metteur en scène a tout voulu tourner en dérision. Les mélos, ce n’est pas fait pour.
Je ne sais plus ce que joue Anthony.
Les deux orphelines, ce n’est pas drôle.
Le club théâtre m’a fait pasteur l’an dernier. Je suis monté en grade. Je me plais sur ces planchettes de pacotilles dans le fond d’une salle d’établissement scolaire. C’est une bouffée de life parmi les amis. Et l’occasion de passer du temps avec lui.
Comment se passe la représentation ?
Honnêtement, je ne sais. Ça doit bien se passer. Je crois. En ce genre d’endroit, il est rare de voir soudain les gens se dresser pour accabler les acteurs de tomates et d’œufs pourris.
Applaudissements, donc.
Mais après, les gens se parlent. Les-parents, connus, ne peuvent s’y soustraire. Le-père est dans un jour. Un jour, quoi. Il lui prend l’idée d’expliquer à l’assistance avec le plus grand des sérieux que, lui, est contre la France.
À la maison, sans télé ni radio, qui regarde les matchs ?
Mortifié, le fils.
Peut-être est-ce ce soir-là, ou un autre soir, ou les deux : alors que les gens klaxonnent et font la teuf. Lui, depuis la vitre ouverte, côté chauffeur, de sa voiture hurle à tue-tête :
— À bas la France !
Bon, quelques jours plus tard — ou est avant ? — même spectacle désolant chez ma grand-mère. Celle-ci verte de rage, de peur et de honte, voit son gendre se précipiter à la fenêtre de son salon, pour… bon, tout le monde a compris.
Je suis comme elle. En plus blasé. En moins apte à intervenir aussi. Quoique.
Peut-être j’aurais dû être courageux.
Mais elle, au fond, a toujours détourné le regard quand il le fallait. Je l’aime beaucoup. Mais c’est tout de même un peu bien fait.
Je ne regarde toujours pas le foot. Mais je suis chauvin. Peut-être plus eurochauvin que tout à fait gaulois. Mais archi-chauvin. Chez moi, c’est chez moi, et c’est précieux.
Vive la République et vive la France. Bises aux autres.
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