Je suis amoureux de mon ami sans lui attribuer de sexe.
Anthony n’en parle jamais. Ou pas avec moi. En retour, je ne lui en dis rien non plus.
Je l’ai toujours connu frêle et long. Le derme très pâle. Un air maladif. Quand il se sera fait refaire les oreilles dans quelques années, je me ferai la réflexion que je ne les ai jamais remarquées. Il les dissimule.
Lorsque nous sommes ensemble au collège, puis au lycée, l’habitude est qu’il entrouvre la porte les matins où nos horaires correspondent. Je n’ai pas à sonner. J’entre et attends dans l’entrée qu’il soit. Mais cette année nous sépare. Lui est à Gambetta. Moi à Branly.
On me lèse de mon ami.
Sa santé n’est pas des plus solides. Et puis, cette année, il me fait une frayeur. Attrape un mal dont je ne sais rien. Dont les médecins n’ont peut-être pas dit grand-chose. Il passe des semaines alité. Mes visites sont l’occasion de passer plus de temps avec lui.
Quand je ne peux venir, je lui écris. Quand je suis venu, je lui écris. Quand je vais venir, je lui écris. Glisse les enveloppes dans sa boîte. En reçois d’autres en retour.
Je vis pour et par ma boîte à lettres. Celle de l’école où je vis.
Anthony, le porno et la littérature.
S’il n’y avait les-parents, je serais le plus chanceux des garçons.
Mes missives sont épaisses, tant je noircis de pages. Les réponses sont plus laconiques. Je me livre au jeu de l’épistolaire. Lui fait des récits d’ado. Il parle de Vanessa Paradis. Moi de tas de trucs. Je lui déclare ma flamme. Lui son quotidien.
Ses lettres, je les conserve.
Il passe ses vacances estivales à Toreilles-Plage, près de Perpignan. Il part trois semaines. Moi deux mois. Un abîme.
De la cinquième à la seconde, notre amitié n’a pas une aspérité. Il tient à moi, je le sais.
M’aime-t-il ? Je crois qu’il ne le peut pas. Je ne suis pas son moment. Et quand viendra ce temps, ne serai pas son besoin. Suis peut-être obsédé sexuel, mais j’ai deux ventricules en parfait état, capables de pomper ce qu’il faut pour faire place aux autres. Énormément de place.
Je n’ai pas envie de croire ce que certains disent, que c’est trop. Je trouve les gens toujours un peu cyniques. Toujours à vouloir prévenir de vivre. Toujours avec des recettes. Moi, je joue. Je vais beaucoup perdre. Mais gagner aussi pas mal.
Les absences d’Anthony occupent de l’espace. Ma chambre en est imprégnée.
La fenêtre ouverte, je me réjouis de partager son atmosphère. A-t-il lui aussi laissé celle de sa chambre béante ?
Alors que je lui écris ces lettres, je crois au pouvoir de l’épistolaire. Des mots. J’apprends de lectures qui datent. Qui peut-être également ne sont pas du bon quartier. Je ne saurais dire. Me suis petit à petit fait à la manière d’un personnage de ces romans qui m’absorbent.
Je n’y ai pas saisi que rares sont ceux et celles qui ne prennent pas ce qu’on leur donne. Que d’ailleurs ce n’est ni dramatique ni illogique, mais qu’il vaut savoir ça. Savoir. Et faire en fonction. Ou non. Mais Anthony est de cette espèce de garçon.
Personne ne répond jamais vraiment à mes épîtres.
Refuserai toujours de ne pas tenter ma chance si une histoire peut s’écrire. Tout ce que je veux : des rencontres, des histoires, du mouvement. Suis hors-circuit. Les filles et les mecs de mon temps semblent appartenir à des circuits mécaniques, que je ne décrypte que très mal. Trop de réglages à faire avant le moindre début de translation.
Mon style est Sturm und Drang.
Moi qui n’ai pour seule aspiration qu’un max d’émancipation, les années 80, ce n’est pas mal pour autant. Bête comme mes pieds, je crois que la liberté est encore politique.
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