Nymphomâle

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NYMPHOMÂLE [nɛ̃.fo.mal] — n. m. De nymphomane et mâle. Individu masculin qui décide que le désir sexuel n’est pas chose à réprimer ni à taire, choisissant d’en faire la base de toute stabilité en lui. Par extension : sujet pour lequel l’activité sexuelle constitue un mode de connaissance et de création de soi.

Dix-sept ans, suis très sérieux. N’en peux plus de la manutention en état d’infériorité. Mon entier corps clame sa rage de prendre le temps de l’urgence. Je ne sais plus à quels jeux monos me dévouer devant la glace. Je dois m’amuser.

Les autres sont comme entravés par un espace-temps où l’on se doit quasi d’apprendre à partir en quête du ou de la partenaire. Moi, je pense à Jules et Jim.

Pendant que les-parents partent désormais en vacances en me laissant là, je fais des razzias au rayon X des vidéoclubs du coin. Enfin. Rocco et tous ses frères et toutes ces tassepés. Le VHS a ses vertus.

Depuis 1988, nous avons la télé. C’est grâce à mon grand-oncle de Dijon. Et même un magnétoscope. Moi, ce qui m’intéresse, c’est le Cinéma de minuit sur FR3, Claude-Jean Philippe le vendredi soir et le X.

Les trucs à la M6, je snobe. Pas de pénétration, pas d’intérêt.

Je mate un soir Matador d’Almodóvar. Suis conquis. Banderas se masturbant devant la mort.

Ça, c’est porn. Même si.

Qui de cérébral ne peut saisir l’importance de tout ça ?

Quand à chaque temps de liberté à la maison, je peux n’en faire qu’à ma tête, je me pends au tel. Des numéros spéciaux. Le réseau — vraiment social.

Mon premier est un instituteur de 26 ans. Roux. Pas moche. Vêtu de jean. Je le fais monter dans ma chambre. Lit une personne. Mon premier plus de. Au moment d’être à genoux de lui, à défaire la boucle de la ceinture. À descendre la braguette. À voir apparaître la bosse du slip. Suis intense. J’adore la surprise. Découvre la frénétique trépignation intérieure qu’il y a à ne pas savoir — en dehors de ce que l’autre a dit au tel — ce qui va surgir de là.

Le chibre de cet homme est une œuvre. N’importe lequel de pas trop petit, sans doute, le serait. Mais celui-ci. Alors. J’écarte les lèvres. Le gobe. Et suce. Et, naturellement, le regarde lui dans les yeux depuis le bas de son corps. J’ai besoin de lui montrer ma joie.

Nous passons un long moment à manier nos enveloppes charnelles. Je sens bien que je n’ai plus du tout de peau. Et que la peau, ça ne repousse pas. Suis sensuel comme une petite femelle. Il embrasse. Je m’en fous un peu. C’est peut-être la seule pratique qui me rende prude.

Le lèvre-à-lèvre est ce qui me paraît de plus obscène. Lui n’est pas ainsi, mais par la suite j’éprouverais toujours de la condescendance pour les mecs qui à tout prix sont en quête de pelles. Qu’est-ce que ça fait ? À part te faire savoir ce que tu as bouffé à midi ?

Une fois que je l’ai fait jouir. Une fois qu’il m’a fait jouir. Nous parlons.

Il est gentil. Protecteur. Me met en garde. Je n’écoute pas. Enfin pas vraiment, mais j’apprécie l’intention. Peu à peu, il prend le chemin de se revêtir puis de l’escalier. De la porte.

Ma vie vient de commencer.

Je le savais. Mais j’ai confirmation : l’une de mes vocations est de faire petite pute de service.

J’ai du talent. C’est la toute première fois que je suis aussi confiant en une quelconque aptitude que je peux prêter à mon corps et rien qu’à lui. L’écriture ? Oui, mais j’y suis pétri des certitudes des autres et de mes doutes. Je mettrai des décennies à réduire l’écart entre l’écrivant têtu et convaincu et l’écrivain en moi.

Le baiseur, lui, est tout ce qui demeure intact de moi-même. Pur. Simple et facile.

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