Mon micro-studio du boulevard Voltaire, avec vue sur mon ancien foyer, n’est pas ce que j’appelle un chez moi. Je me contente de ne pas m’y sentir mal. Je le traverse. Je n’ai pour seul meuble qu’un clic clac que m’a cédé la locataire précédente. Bleu, beige et sale.
La tapisserie est vieillotte. Sorte de quasi unicité de ton, à reliefs linéaires verticaux. Ne suis pas très manuel. Ne dispose d’aucun temps compte tenu de mon désintérêt pour le lieu qui me permettrait de le rendre plus habitable. Ceci dit, cela me pèse parfois.
J’ai des fulgurances. Ce type de fraction de vie où je cesse toute réflexion pour obéir à une pulsion, y compris non sexuelle. Aujourd’hui, cela prend la forme d’une réunion à partir de ce que j’ai entreposé dans le placard de l’entrée de divers crayons gris et marqueurs.
La première chose que je réalise est d’écrire en capitales sur le mur oriental de ma seule pièce une citation de Bernadette Lafont :
« J’INCARNE. C’EST TOUT. »
J’écris des mots. Des pensées. Lentement, dérive vers le dessin.
Je produis de mémoire quelque chose qui ressemble au faune Barberini. Pour dire vrai, je ne me rends pas même compte de ce que je fais. À aucune parcelle de la durée de ce tracé rapide, je n’identifie la gémellité. Je suis convaincu de sortir cela de mon chapeau.
Je déteste porter des chapeaux.
Progressivement, les amis me rendant visite complimentent mon coup de crayon. J’en suis aussi surpris qu’heureuse comme une « morue à la fraise ». Il est vrai que ce n’est pas tout à fait raté. Je crayonne toujours tout en moins d’une demi-heure. Besoin de ne pas perdre le lien entre le bas-ventre et la main, la tête et les phalanges. Ce ne peut être interminable.
De toute manière, j’adore les souffrances. L’inachevé. Le tremblé. Le un peu crado. Gaucher, j’ai la manie d’étaler les bavures de style. Si je colle, je m’en fous plein les doigts. Si j’en ai sur les doigts, cela finit par contaminer l’environnement. Et je ne déteste pas le résultat.
Psycho de comptoir — pourvu qu’on soit fin ivre : l’école m’a toujours flanqué de sales appréciations de mes travaux manuels jamais nets. Et puis les-parents n’ont cessé de m’expliquer que je ne savais pas dessiner.
Tout le monde sait. Ça dépend quoi et comment, certes.
Ce jour où je dépucèle les cloisons de mon logement est aussi celui où je prends plaisir à.
Rien à carrer de leurs règles à la con, je gribouille. Et ça donne quelque chose. Je dépasse quand je colorie. Mes odalisques et autres figures possèdent plus qu’une vertèbre surnuméraire. J’adore esquisser des phallus monstrueux, des vulves en mille-feuilles crémeux, des nibards de la mort. Qui ça étonne. Ce n’a rien de laid. Certainement pas vulgaire.
De l’esthétique brutale.
Je suis plus talentueux en cela que si j’imitais le murmure de la rose « le soir au-dessus des joncs ». En aquarelle. Ben tiens. Mon truc est la chair et l’abstraction.
Tout cela n’est guère revanche. Mais émancipation. Yeah !
Lorsque j’étais collégien, ne sais pas si j’ai déjà radoté ça — je le radote souvent — une prof de français, à cheveux permanentés et lunettes remontables à la main à peu près toutes les deux minutes trente et un, nous a interdit l’invention de mots.
— Ce sont les grands écrivains qui font cela : des néologismes.
Sur ma chaise sans confort, je m’étais senti offensé. De quel droit m’interdire de. Et surtout : quand sait-on que l’on est un grand écrivain ?
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