Vingt-quatre ans sans les voir. Les-parents.
J’ai depuis le tout début la conviction que ma volonté d’acier me sauve. Ils ne changeront jamais. Je me préserve.
Qui ne chercherait à s’éviter les affres d’une fasciite nécrosante ?
Mais 2018, en plein été, des circonstances, un email. Ils demandent. Mes affinités électives chrétiennes suggèrent que je ne me braque pas. Je ne me braque donc pas. Accepte un rendez-vous avec la-mère. Elle se montre d’emblée visiblement fausse. Cherche-t-elle même à simuler ? Je crois qu’elle se moque de me convaincre.
Le jour suivant, je me rends à leur domicile. Le-père vient à ma rencontre, alors que je ne trouve pas le portail. Il est atteint. Fébrile. En larmes. Je choie en re-position fœtale.
Processus. Quinze mois. Décompte.
J’ai pardonné depuis quelque temps. Cela suppose quelque chose de possible. Ça dépendra d’eux. Puisque j’ai enfreint ma règle, je dois ne rien empêcher. J’y gagne l’occasion et la facilité à dire. Je dis. Eux sont rôdés. Ils admettent. Ils promettent. Je pose des conditions.
Quinze années de maltraitance. Quinze mois.
Les premières semaines sont effrayantes, tant je re-suis enfant. Pourquoi si confiant ? Cela se fait. Contredit mes réserves. Je ne suis pas toujours très à l’aise avec ma garde tout à fait baissée. Ne force rien. Jusqu’ici tout va bien.
L’imprononcé précède bientôt l’imprononçable. À pas feutrés.
L’inquiétude. Les interrogations sans réponse, déjà résolues au fond. Je sais. Plus qu’alors, qui plus est. Je sais. Ne suis pas certain d’être certain. Que diable…
Les-parents s’assurent que le contondant du non-sens fasse assez mal. Fiel en dose précise. Ne pas tuer tout de suite. Faire mal. Ma sale posture se restaure. La-mère joue de ses silences zéro Kelvin. De mes attentes. Le-père, bon, n’est pas moins débile.
Et moi, l’enfant qui révèle, suis réaboli.
J’ai quarante-six ans passés. Hypervigilant. Ne loupe pas une miette de ce qui se reproduit. Chaque insinuation, chaque pesanteur, chaque tout. Je capte. Suis pris de tétanie. Mes poumons sont effondrés.
Ils ont ré-introduit l’interdit. Le conditionnel du pouvoir dire. Précisément ce que je leur avais dès le départ annoncé exclu. Et je sais. Je sais que là se joue tout le reste de ma life. Toute la famille est soumise. Toute. Pas moi.
Un soir de novembre 2019, je romps le tacite.
Je redis la maltraitance. Je la date : mes sept ans. Suis d’un côté de la table en bois massif et poli, bourgeois, de leur salle à manger. Eux, comme d’hab, appariés, face à leur fils.
En chœur, ils énoncent une évidence :
— Tu avais changé !
Sûrs de leur fait, ils me racontent l’histoire d’un garçon de sept ans qui apprend à lire et à écrire, rentre un soir tout fier et annonce que la maîtresse l’a félicité.
Pause.
— Tu as dit : le petit Kader est nul !
Fin de l’histoire. Ce couple de gens de gauche était mortifié du racisme (oserais-je dire : systémique) de leur aîné. Un petit facho à la maison, ça ne pouvait pas le faire. Bien entendu.
— Mais… je n’avais que sept ans.
Ce soir-là, quand tout le monde se couche, du fond de mon lit, j’entends le-père soliloquer à travers le mur de la chambre.
Un petit garçon en moi se recroqueville. Terrorisé.
Le lendemain s’ouvre sur un à peu près rien. Je sais.
Les semaines qui suivent, le téléphone se fait fully blood-curdling. Cousu de blancs. De faux-semblants anxieux. De glaciations paramétrées.
Oh, cela ne dure pas plus d’un mois. Je m’en ouvre à Vlady. Lui dis que je sais. Et c’est vrai, je sais.
La veille de Noël, le-père et la-mère viennent nous chercher à Millau. Nous ne sommes pas motorisés. Dès la porte, les visages contredisent les paroles. Je sais. Le trajet dure deux heures, mutiques.
Un plan s’exécute : je n’aurai d’autre choix que le faux-pas. Mon abdomen ne ment pas. Il sait.
La sentence tombe : « Ton sida, c’est toi qui l’as voulu… »
Je me fais saigner. À coups de mes poings.
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