S’enloger

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S’ENLOGER [sɑ̃.lɔ.ʒe] — v. pronom. Du vieux français loge (« demeure »). Réagencer son for intérieur à l’occasion d’un changement de lieu de vie. Par extension : mobiliser les structures symboliques de l’espace intime comme principe de configuration de son mode d’être au monde.

L’ultime refuge millavois fait long feu. Chaque événement cévenol se traduit en torrents le long de la suspension électrique du salon. Nous passons six mois dans cette hantise. Nos affaires n’ont plus leur place. Nous : au milieu.

Novembre 2022. Installation à Rodez.

En tant que meuble de valeur relative, Vlady me transporte la veille avec Leto, les trois chats, un matelas. Le nouvel appartement est grand. Au cinquième. Pas d’ascenseur. L’immeuble n’a aucun style. Je me cale dans la grande chambre du fond. N’en bouge plus.

La cité épiscopale nous séduit, curieusement. Ce n’était pas gagné. À dire vrai, je trouve la province pesante. Les gens y sont des parisiens sans Paris. Et sans grand-chose. Surtout ici. Cela ne signifie en rien que je regrette la capitale. Les bordels me manquent. L’existence miraculeuse d’un sex-shop non loin de la maison me rassure. L’Aubrac est proche. Le centre-ville ruthénois mêle une part de désuétude à un climat que je goûte assez.

Le logement est traversant. Je le vis comme un signe intérieur de richesse. Un surclassement. Le parquet du séjour. L’à flanc de relief. Le soleil se couchant face au salon. Vision d’une part de ville aux toits gris et murs beiges. Rosés tôt le matin. Au dôme de la chapelle de Paraire. Au viaduc ferroviaire direction Toulouse. Aux cimetière et château d’eau de carte postale. Tout ça réactive une estime superficielle de soi. Ouais, je le dirais ainsi.

Nous habitons à cinq minutes à pied de la cathédrale gothique.

Tout peut circuler. Même moi, même si. Je peine. Je hante nos lieux. Souvent nu. Quand je trouverai le moyen de me sentir en mon intérieur en ce lieu, j’aurai fait le travail que je dois. Mon cadavre en puissance a besoin de quelque chose comme une stabilité.

L’appartement s’y prête. Je veux vivre en harmonie avec mon bulbe.

La santé mentale est une affaire de pithécanthropes.

Je me prépare à ne pas rebondir trop vite. Rien ne sert de se leurrer. Le soin tient au choix de ses amis. Je ne suis pas du style à en dresser le portrait-robot. Me mets à fantasmer quelques trucs. Genre des anars de droite. Undergrounds mais inconformistes à la mode aristo. Des pas de gauche, car ces gens ne savent rien de l’amitié.

Je rêve d’un Parnasse classé X, d’une espèce qui râpe. De l’intellect en foufelle.

Des âmes sans principes. Des corps voraces. Des amoraux.

Au bout de quelques semaines, je prends rendez-vous. Un psychiatre. À dix minutes à pied. Je n’imagine pas à quel point ce sera long. Les gens ne nous aiment pas cabossés. Ne pas feindre semble impoli. Ça fiche le bourdon. Suis grossier.

Pregabaline, paroxétine, alprazolam : ça fait enfler. Biktarvi, ma trithérapie. Ma vie sociale. Je devrais penser à leur faire la conversation. Des fois, eux me répondraient peut-être.

Je ne possède presque plus de fringues qui m’aillent.

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